QUAND MOSCOU S’INDIGNE DE
L’INGÉRENCE AMÉRICAINE AU VENEZUELA
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Indignation russe sélective : le droit international sert de décor, tandis que l’enjeu réel demeure la défense d’un équilibre hégémonique contesté.
La réaction offusquée de la Russie face à l’exfiltration de Nicolás Maduro par les États-Unis constitue un cas d’école de dissonance discursive que l’on peut éclairer utilement par l’articulation des régimes discursifs écono-hégémonique et politico-institutionnel. À première vue, l’indignation russe semble relever d’une posture morale classique : dénonciation de l’ingérence, rappel de la souveraineté des États, invocation du droit international comme horizon indépassable de la légitimité. Mais cette lecture, si elle rassure les amateurs de cohérence normative, s’effrite rapidement dès lors qu’on la confronte à la pratique récente de Moscou elle-même, en particulier depuis l’invasion assumée de l’Ukraine.
Du point de vue du régime politico-institutionnel, la Russie mobilise un lexique bien rodé, presque patrimonial. L’exfiltration d’un chef d’État allié est présentée comme une violation grave des principes fondamentaux de l’ordre international : non-ingérence, respect de la souveraineté, stabilité des institutions. Dans ce registre, Moscou se pose en gardienne sourcilleuse d’un droit international dont elle rappelle l’existence surtout lorsqu’il est transgressé par d’autres. L’ironie feutrée naît ici du contraste entre le ton adopté et la mémoire encore fraîche des justifications russes à propos de l’Ukraine, où ces mêmes principes furent, disons, interprétés avec une souplesse créative. Le régime politico-institutionnel fonctionne alors moins comme une norme contraignante que comme un répertoire discursif mobilisable à géométrie variable, selon que l’événement sert ou non les intérêts stratégiques du moment.
Ce registre permet néanmoins à la Russie de maintenir une façade de respectabilité institutionnelle. En dénonçant l’action américaine, elle réaffirme son attachement verbal à un ordre international « fondé sur des règles », sans toujours préciser lesquelles, ni pour qui. La critique n’est pas tant dirigée contre l’acte lui-même que contre l’acteur qui se l’autorise. Autrement dit, ce n’est pas l’exfiltration qui choque, mais le fait qu’elle soit réalisée par Washington, hors du champ de contrôle ou de négociation russe. Le régime politico-institutionnel sert ici de langage diplomatique policé, destiné autant aux chancelleries qu’aux opinions publiques non alignées, friandes de discours sur la souveraineté bafouée.
Le régime écono-hégémonique, quant à lui, offre une clé de lecture plus structurelle et, paradoxalement, plus cohérente. La réaction russe ne se comprend pleinement qu’en replaçant le Venezuela dans l’architecture des alliances économiques et énergétiques alternatives à l’hégémonie occidentale. Maduro n’est pas seulement un président idéologiquement proche ; il est un nœud stratégique dans un réseau de contestation de l’ordre économique dominé par les États-Unis. Soutenir Caracas, c’est défendre un principe fondamental du régime écono-hégémonique russe : la multiplication de pôles capables de résister à la captation occidentale des ressources, des flux financiers et des circuits énergétiques.
Dans cette perspective, l’exfiltration de Maduro apparaît comme un précédent dangereux. Elle suggère que les États-Unis conservent la capacité opérationnelle de neutraliser, déplacer ou reconfigurer des leaderships politiques hostiles à leur hégémonie économique. L’indignation russe, sous cet angle, n’est pas tant morale que systémique. Elle exprime la crainte d’un déséquilibre accru dans la compétition des puissances, où l’avantage logistique, financier et technologique américain se traduirait par une capacité unilatérale à remodeler le champ politique des États périphériques. Le régime écono-hégémonique ne s’embarrasse pas ici de grandes déclarations sur le droit ; il s’inquiète de la robustesse des alliances et de la fiabilité des partenaires.
Là où l’ironie devient presque pédagogique, c’est dans la coexistence assumée de ces deux régimes discursifs. La Russie peut, sans sourciller, condamner une opération américaine au nom de principes qu’elle a elle-même relativisés en Ukraine, parce que ces principes ne sont jamais des fins en soi. Ils sont des instruments discursifs au service d’une stratégie de puissance. Le régime politico-institutionnel fournit le vernis normatif, indispensable pour parler au monde ; le régime écono-hégémonique, lui, dicte la hiérarchie réelle des priorités.

En définitive, la réaction russe ne relève ni de l’hypocrisie pure ni d’un simple double standard, mais d’un fonctionnement parfaitement rationnel dans un système international fragmenté. Moscou ne défend pas une norme universelle ; elle défend un équilibre de forces. Et si l’indignation semble parfois excessive, c’est peut-être parce qu’elle révèle, en creux, une inquiétude plus profonde : celle de voir l’hégémonie américaine rappeler, avec une efficacité redoutablement concrète, qu’au-delà des discours institutionnels, le pouvoir reste aussi une affaire de capacité d’action.
© Laboratoire des discours contemporains, 2026
SOURCES
- What we know about a US strike that captured Venezuela’s Maduro | AP News
- U.S.-Venezuela Live updates: Trump says U.S. will ‘run’ the country :: WSP
- Venezuela’s Maduro Seeks Russian Military Support Amid U.S. Buildup in Caribbean – Washington Post – The Moscow Times
- Maduro braces for a U.S. attack; Venezuelans worry more about dinner – The Washington Post
- Maduro Seeks Military Support From Russia Amid Rising Tensions With US: Report


