PAR QUELS MÉCANISMES TRUMP PEUT-IL
AFFIRMER GÉRER LE VENEZUELA ?

Le Venezuela ne sera pas conquis : il sera géré, ajusté, stabilisé et aligné sur les intérêts américains.
La force de l’énoncé trumpien tient avant tout à sa souplesse calculée: « diriger » ne signifie jamais la même chose, mais produit toujours le même effet. Économiquement, il s’agit de contrôler les flux. Institutionnellement, d’arbitrer la légitimité. Stratégiquement, d’exclure les rivaux. Trois registres, une seule hiérarchie. Ce qui choque n’est pas tant l’ambition que sa franchise relative, car le discours américain de la domination n’est plus habillée de grandes théories universalistes ; elle se présente désormais comme une évidence fonctionnelle. Le Venezuela ne sera pas conquis : il sera géré, ajusté, stabilisé et aligné sur les intérêts américains. Dans cette grammaire contemporaine de la puissance, la souveraineté n’est ni sacrée ni abolie : elle est conditionnelle, réversible et toujours, en dernière instance, négociée ailleurs.
Diriger, ou l’art de gérer sans jamais apparaître aux commandes
Dans le régime discursif écono-hégémonique, « diriger » ne signifie évidemment pas gouverner : ce serait trop visible, donc inefficace. Il s’agit plutôt de remodeler, patiemment et méthodiquement, les conditions économiques qui rendent un État viable, ou non. Le Venezuela est alors réduit à une équation défectueuse : trop de pétrole mal géré, trop peu de devises, et une souveraineté budgétaire devenue théorique. Rien d’idéologique, assure-t-on, juste un problème de gestion.
Trump mobilise ici une vision où l’autonomie politique se mesure à la capacité de respecter les règles du marché global. Quand cette capacité disparaît, la souveraineté s’évapore avec elle. « Diriger » devient dès lors une forme de tutorat sévère : sanctions présentées comme des incitations, « étranglement financier » rebaptisé « discipline », dépendance structurelle renommée assistance. Le vocabulaire est soigné, mais la contrainte, elle, demeure intacte.
Dans ce récit, les États-Unis ne dominent pas : ils rationalisent, n’imposent rien, conditionnent tout. Et lorsque l’économie vénézuélienne ne respirera plus qu’à travers les autorisations américaines, la question de savoir qui dirige réellement devient presque secondaire.
Diriger sans gouverner, ou gouverner sans en avoir l’air
Sur le plan discursif politico-institutionnel, la manœuvre est plus élégante encore. Elle repose sur une dissociation fondamentale : le pouvoir peut rester en place, mais l’autorité, elle, se déplace. Les institutions vénézuéliennes continuent d’exister, certes, mais dans un état de semi-réalité juridique, présentes physiquement, absentes symboliquement.
« Diriger » consiste alors à distribuer les certificats de légitimité : reconnaître un président, en ignorer un autre, qualifier une élection de valable ou d’illégitime. Autant de gestes apparemment techniques, mais politiquement décisifs. Le tout est enveloppé dans un discours de défense démocratique, ce qui permet à l’ingérence de se présenter comme une obligation morale. L’intervention devient alors un devoir, alors que la souveraineté, une variable d’ajustement.
Les États-Unis ne gouverneront pas le Venezuela, bien entendu. Ils organiseront sa transition. Ils n’écriront pas la Constitution, ils en fixeront les conditions de lisibilité internationale. Ils ne dirigeront pas l’État, ils détermineront simplement quand celui-ci méritera d’être reconnu comme tel. Si la nuance est subtile, l’effet, lui, sera massif.
Diriger pour que personne d’autre ne s’y aventure
C’est toutefois dans le régime discursif géopolitique-stratégique que la phrase de Trump révèle sa fonction première. Le Venezuela, ici, n’est plus vraiment un pays, plutôt un espace, un point sur la carte, un risque potentiel. Sa valeur tient moins à ce qu’il est qu’à ceux qui pourraient s’y installer.
Affirmer que les États-Unis « dirigeront » le Venezuela, c’est surtout parler à d’autres puissances : à la Russie, à la Chine, à l’Iran. Le message est simple, presque archaïque : certaines zones restent réservées et l’hémisphère occidental en fait partie. Le vocabulaire a changé, la logique demeure.
Dans ce cadre, la souveraineté vénézuélienne devient un détail diplomatique, car ce qui compte avant tout, c’est d’empêcher l’émergence d’un point d’appui hostile à proximité stratégique. Diriger signifie alors verrouiller, contenir, dissuader. Peu importe la méthode, peu importe la durée, l’essentiel est d’affirmer la prééminence. La déclaration fonctionne ainsi moins comme un plan d’action que comme un rappel d’autorité. Un geste performatif. Une façon de dire que, malgré les discours sur le déclin, certains réflexes impériaux restent parfaitement opérationnels.

Au total, ce qui est le plus susceptible de survenir en 2026 n’est pas une prise de contrôle formelle, mais une institutionnalisation de la tutelle informelle. Une domination stabilisée, techniquement rationalisée, politiquement euphémisée. Le Venezuela ne sera ni libéré ni conquis. Il sera maintenu dans un état intermédiaire parfaitement fonctionnel pour ceux qui le dirigent sans le dire. Et dans cette configuration, la phrase de Trump cessera d’être une provocation pour devenir une simple description.
© Laboratoire des discours contemporains, 2026
SOURCES
- What is Trump’s plan to ‘run’ Venezuela after seizing Maduro? :: The Washington Post
- Intervention militaire des États-Unis en Caraïbe :: Fondation pour la recherched stratégique
- L’extraterritorialité :: Université Panthéon-Sorbonne
- Une experte de l’ONU publie un rapport complet sur l’impact des sanctions états-uniennes contre le Venezuela :: Progressive International
- Les États-Unis et l’Amérique latine :: Continentalisation – Cahier de recherche 2000-01
- The principle of non-intervention in the face of the Venezuelan crisis :: QIL, Zoom in


