LE JOURNAL IMPRIMÉ DEVIENT OBSOLÈTE
À L’ÈRE DE LA VISIBILITÉ PERMANENTE

Le journal disparaît comme objet central, mais le journalisme reste vital pour maintenir un espace public commun face aux plateformes et aux algorithmes.
La disparition du journal imprimé n’est pas seulement la fin d’un support. Elle constitue un ajustement presque parfait aux exigences du régime discursif médiatico-spectaculaire, lequel ne pouvait durablement tolérer un objet aussi lent, aussi dense, aussi obstinément indifférent à la mise en scène permanente de l’instant. Le papier, avec sa matérialité encombrante et sa temporalité récalcitrante, faisait tache dans un monde où l’information doit désormais se produire, se commenter et s’épuiser dans le même mouvement. Il n’a donc pas été vaincu. Il a été rendu inutile, ce qui est plus élégant et surtout plus conforme à l’esthétique du spectacle.
Le journal imprimé appartenait à un régime discursif fondé sur la durée, la hiérarchisation et la rareté. Il supposait un lecteur disponible, relativement stable, prêt à consacrer un temps continu à un monde présenté comme cohérent, même conflictuel. Autant dire une anomalie pour l’économie contemporaine de l’attention. Le médiatico-spectaculaire, lui, n’a que faire de la cohérence. Il prospère sur la discontinuité, la simultanéité, l’émotion rapide et la visibilité maximale. Dans cette configuration, le papier n’était pas simplement obsolète. Il était contre-productif.
Il faut reconnaître au régime médiatico-spectaculaire une remarquable efficacité stratégique. Il n’a pas eu besoin de censurer le journal imprimé ni même de l’attaquer frontalement. Il lui a offert une alternative plus rapide, plus colorée, plus interactive, plus engageante, terme clé qui signifie ici parfaitement l’inverse de ce qu’il prétend. Le journal papier proposait un monde hiérarchisé. Le spectacle médiatique offre une scène où tout se vaut, pourvu que cela se voie. La hiérarchie éditoriale, autrefois vertu cardinale, devient soupçonnable d’élitisme. La lenteur analytique, jadis gage de sérieux, est désormais assimilée à une incapacité à suivre le rythme du monde. Le journal n’a pas perdu. Il a été disqualifié pour excès de sobriété.
Dans le régime médiatico-spectaculaire, l’information ne vaut plus par ce qu’elle éclaire, mais par ce qu’elle déclenche. Une réaction, une indignation, un partage, idéalement tout cela à la fois. Le journal imprimé, par sa structure même, empêchait cette circulation frénétique. Il obligeait à lire avant de réagir, à comprendre avant de commenter, à attendre avant de s’exprimer. Autant de délais devenus suspects. Le papier incarnait une temporalité non alignée sur celle des plateformes. Il devait donc disparaître ou se replier dans des niches respectables, comme on range un objet ancien dont on admire encore la patine tout en ayant cessé de s’en servir.
Le médiatico-spectaculaire ne produit pas de l’information au sens classique. Il produit des séquences. Des fragments narratifs immédiatement exploitables, émotionnellement chargés, esthétiquement calibrés. Le journal imprimé, lui, produisait des ensembles. Des pages, des dossiers, des continuités. Il faisait exister l’actualité comme un espace structuré plutôt que comme une succession de stimuli. Cette différence n’est pas technique. Elle est anthropologique. Le passage du papier à l’écran n’est pas un simple changement de support. C’est le basculement d’un régime de compréhension vers un régime de perception.
Il serait toutefois naïf de croire que cette mutation est accidentelle. Le régime médiatico-spectaculaire ne s’est pas contenté d’accueillir la fin du papier ; il en avait besoin. Tant que le journal imprimé occupait une position centrale, il imposait une norme implicite de crédibilité, de lenteur et de vérification. Sa disparition libère l’espace pour une information désaffiliée, circulant sans origine stable, sans responsabilité clairement assignable, mais avec une visibilité maximale. Le spectacle adore l’instant. Il se méfie de la mémoire. Le papier, avec son archivabilité presque obstinée, était un rappel gênant que tout ne s’efface pas immédiatement.
L’ironie, bien sûr, est que le régime médiatico-spectaculaire continue de se réclamer du journalisme tout en en dissolvant méthodiquement les conditions d’existence. On célèbre l’enquête tout en organisant économiquement sa rareté. On invoque la vérité tout en optimisant les algorithmes pour l’indignation. On se félicite de la pluralité des voix tout en concentrant l’attention sur quelques plateformes dominantes. Le journal imprimé faisait encore croire, naïvement peut-être, qu’informer consistait à rendre le monde intelligible. Le spectacle médiatique préfère le rendre visible, ce qui est beaucoup plus rentable et infiniment moins contraignant.
La disparition du papier n’est donc pas une simple conséquence de la révolution numérique : elle est l’un des ajustements structurels permettant au régime médiatico-spectaculaire de s’imposer pleinement. Sans journal central, sans temporalité longue, sans hiérarchie éditoriale stabilisée, l’espace public devient une scène fragmentée où chacun est sommé de réagir en temps réel. Le citoyen se mue en spectateur actif, c’est-à-dire en relais émotionnel. Le débat se transforme en succession de performances. La complexité, quant à elle, est poliment priée de se faire discrète.
Il reste bien sûr des usages résiduels du papier, des numéros spéciaux, des revues d’analyse, des objets presque luxueux destinés à ceux qui peuvent encore se permettre le temps long. Le régime médiatico-spectaculaire tolère ces enclaves, à condition qu’elles ne prétendent plus structurer l’espace public. Elles servent même d’alibi. La preuve, dira-t-on, que rien n’empêche de penser. Il suffit juste d’accepter que cela se fasse ailleurs, plus lentement, et surtout sans perturber le flux principal.

Dire adieu au journal imprimé, dans ce contexte, revient donc à acter une victoire silencieuse du spectacle sur la délibération. Une victoire sans proclamation, sans rupture visible, presque sans conflit. Le papier ne convenait plus au monde tel qu’il se met en scène. Il rappelait trop qu’informer suppose autre chose que capter l’attention. Le régime médiatico-spectaculaire n’a pas détruit le journal. Il l’a rendu inutilement exigeant.
Et c’est peut-être là, finalement, la forme la plus accomplie de domination discursive.
SOURCES
- Archéologie des médias : le journal imprimé en voie de disparition ? | France Culture
- L’avenir de la presse écrite et de l’information au Québec
- Les métamorphoses de l’information
- Les Français : papier ou digital, pourquoi choisir ? – Institut CSA
- Guillaume Pinson, L’imaginaire médiatique. Histoire et fiction du journal au XIXe siècle
- L’adieu au journal. Essai d’histoire médiatique | Médias 19
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