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RUTGER BREGMAN : L’AMBITION MORALE DE SAUVER LE MONDE

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Source : Ambition morale de Rutger Bregman

Sous couvert d’ambition morale, Rutger Bregman réactive la vieille tentation des sauveurs : moraliser les vies au nom du bien.

Il existe, à travers les siècles, une catégorie d’individus que l’on reconnaît à un signe distinctif : ils arrivent toujours avec la conviction que le monde va très mal, mais qu’il irait nettement mieux si un plus grand nombre de personnes leur ressemblait. Rutger Bregman, avec son concept d’« ambition morale », s’inscrit avec élégance dans cette respectable lignée. Rien de nouveau, donc, mais un vocabulaire rafraîchi, des graphiques implicites et une foi intacte dans la perfectibilité humaine, à condition, bien sûr, qu’elle soit correctement orientée.

Dès les premières phrases, Bregman donne le ton. Le problème majeur de notre époque ne serait ni le climat, ni les pandémies, ni la pauvreté, ni même les menaces technologiques. Non. Le vrai drame, c’est que trop peu de gens travaillent sérieusement à résoudre ces problèmes. Autrement dit, le monde souffre moins de catastrophes que d’un déficit de bonne volonté bien canalisée.

Rutger Bregman – Ambition morale de sauver le monde

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Cioran, dans sa grande lucidité, a posé ce diagnostic : « Regardez autour de vous: partout des larves qui prêchent ; chaque institution traduit une mission ; les mairies ont leur absolu comme les temples; l’administration, avec ses règlements, — métaphysique à l’usage des singes… Tous s’efforcent de remédier à la vie de tous : les mendiants, les incurables même y aspirent: les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de réformateurs. L’envie de devenir source d’événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société, un enfer de sauveurs ! Ce qu’y cherchait Diogène avec sa lanterne, c’était un indifférent. »

Le talent, cette ressource morale mal exploitée

L’ambition morale, explique Bregman, consiste à utiliser son temps, ses compétences et ses talents pour améliorer radicalement le monde. L’idée est noble, presque irréfutable. Qui oserait plaider pour une ambition immorale ? Le problème n’est pas tant dans l’objectif que dans ses effets secondaires : une subtile reclassification de l’humanité selon l’usage qu’elle fait de ses journées.

Certains travaillent utilement. D’autres travaillent inutilement. D’autres encore, plus malchanceux, travaillent nuisiblement. Le talent devient ainsi une sorte de matière première morale, qu’il convient de ne pas gaspiller dans des secteurs douteux comme le marketing, l’influence numérique ou, péché capital, l’optimisation fiscale. À ce stade, Nietzsche aurait peut-être murmuré quelque chose à propos de la moraline : cette substance légèrement sirupeuse qui transforme chaque choix de vie en bulletin de notes éthique.

Les jeunes adultes, fascinés par les revenus passifs, les cryptomonnaies ou la retraite anticipée, occupent, dans ce tableau, une place particulière. Ils ne sont pas dangereux, mais un peu pathétiques. Leur tort n’est pas de vouloir vivre autrement, mais de ne pas vouloir faire suffisamment. Car dans l’univers de l’ambition morale, ne pas agir pour les grandes causes revient presque à ne pas exister pleinement.

Il devient alors clair que certaines formes de tranquillité sont suspectes. Se retirer trop tôt, méditer trop longtemps, réfléchir sans produire : autant d’activités qui, sans être explicitement condamnées, gagnent à être réorientées. Pour Bregman, le moine Mathieu Ricard, qui a médité plus de 60 000 heures, aurait sans doute mieux fait de remplir un formulaire de subvention plus tôt pour ses causes caritatives. Heureusement, il s’est racheté en fondant une organisation humanitaire, ce qui prouve qu’aucune vie n’est irrémédiablement perdue. Quelle condescendance…

Institutionnaliser le salut

Bregman, avec la création de sa School for Moral Ambition marque une étape importante : le passage du discours à la structure. Désormais, le salut et la morale peuvent s’enseigner, se planifier, se professionnaliser ; la preuve que la morale est autant commercialisable que rentable. On y repêche des talents prometteurs avant qu’ils ne sombrent dans la finance, le conseil ou d’autres tentations prestigieuses, pour les rediriger vers des causes jugées plus urgentes, selon des critères parfaitement rationnels, bien entendu.

Si les anciens parlaient de vocation, Bregman parle désormais de réallocation optimale des compétences. Le fond reste le même : une croyance sincère selon laquelle certaines vies valent davantage lorsqu’elles sont consacrées à améliorer celles des autres, idéalement à grande échelle.

Rutger Bregman insiste : son livre n’est pas un ouvrage de développement personnel. Il pourrait même vous faire regretter de l’avoir lu, puisqu’il vous obligera à agir. Voilà peut-être la formule la plus révélatrice. La lecture n’est plus un espace de doute, de distance ou d’ironie ; elle devient un déclencheur d’obligations nouvelles.

Cioran aurait souri. Car l’histoire montre que l’humanité n’a jamais manqué de personnes désireuses de sauver le monde. Ce qui change, ce sont les méthodes, les slogans et les institutions. Aujourd’hui, le salut est mesurable, scalable et moralement ambitieux. Reste à savoir si le monde a davantage besoin de sauveurs… ou de gens capables de supporter l’idée qu’il ne sera jamais complètement sauvé.

SYNTHÈSE

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), 2025

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À paraître le 15 janvier 2026

Cet essai n’est ni un pamphlet ni un manuel de décodage miracle. C’est une analyse pour tous qui propose de comprendre comment fonctionnent les grands régimes discursifs contemporains — écologistes, politiques, technoscientifiques, économiques, moraux, santé, etc. — et ce qu’ils font à notre manière de voir, de croire et de juger.

Sans dénoncer, sans moraliser, et avec une distance parfois légèrement ironique, ce petit traité de survie en temps de catastrophe invite à lire les discours avant de s’y soumettre, à reconnaître leurs formes avant d’adhérer à leurs conclusions, et à cultiver une lucidité praticable dans un monde qui parle beaucoup, très fort, et rarement à voix basse.

Un livre pour celles et ceux qui ne cherchent pas la vérité absolue, mais qui aimeraient, au minimum, ne pas confondre assurance discursive et réalité.

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