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NOËL, BOUSTIFAILLE ET CULPABILITÉ

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Noël autorise l’excès, mais la morale nutritionnelle Instagram moderne impose la culpabilité. La fête devient une négociation permanente entre plaisir, regard social et autocensure.

Noël n’est plus seulement une fête. C’est un dispositif. Une scène. Une performance sociale où la dinde est jugée, le dessert suspect, et le convive sommé de justifier chaque bouchée. La table, autrefois lieu de réjouissance et d’excès assumé, s’est lentement muée en tribunal nutritionnel à huis clos. On s’y sert encore généreusement, mais avec une gêne nouvelle, comme si le plaisir devait désormais se consommer à voix basse.

Car Noël concentre une contradiction moderne : il autorise symboliquement l’excès tout en le condamnant moralement. On mange trop, c’est attendu, mais pas sans s’excuser. On boit plus que de raison, c’est traditionnel, mais en se promettant intérieurement une rédemption dès le 2 janvier. La fête est permise, à condition d’être suivie d’une confession.

Noel boustifaille culpabilité

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Le nutritionniste Instagram comme nouvelle morale domestique

Il fut un temps où la faute passait par le péché. Aujourd’hui, elle passe par le sucre. La morale s’est déplacée de l’âme vers l’assiette. Les nutritionnistes, ou, plus exactement, leur version médiatisée, simplifiée, instagrammée, ont fourni à la société contemporaine un langage idéal pour réenchanter la culpabilité sans jamais parler de faute.

Le gras n’est pas interdit, il est problématique. Le vin n’est pas mauvais, il est à modérer. Le dessert n’est pas un plaisir, il est une tentation. Ce vocabulaire feutré produit un effet redoutable : il ne prescrit pas, il suggère. Il ne condamne pas, il fait savoir. Et chacun devient le surveillant de soi-même, calculant inconsciemment le coût moral d’une tranche de bûche.

À Noël, cette logique atteint son apogée. Les discours sur l’équilibre alimentaire, la modération et la santé ne disparaissent pas ; ils se suspendent à peine, comme une parenthèse fragile que tout le monde sait provisoire.

Le regard des autres, ingrédient principal

On ne culpabilise jamais seul. La culpabilité est un phénomène relationnel. Elle naît du regard réel ou anticipé des autres. À Noël, ce regard est partout : dans la remarque faussement anodine (« Tu te resserves ?»), dans la plaisanterie sur le troisième verre, dans l’autojustification préventive (« Bon, c’est Noël… Non ? »).

Le repas devient un théâtre où chacun joue un rôle soigneusement calibré : celui qui assume l’excès avec bravade, celui qui se restreint ostensiblement, celui qui commente la composition des plats, celui qui rappelle qu’« après, il faudra éliminer ». Le plaisir pur, celui qui ne s’explique pas, devient presque indécent.

L’alcool, lui aussi, est pris dans cette mécanique. Non plus boisson de convivialité, mais indicateur de maîtrise de soi. Trop peu, et l’on paraît austère. Trop, et l’on devient irresponsable. Entre les deux, une zone grise où chacun ajuste son comportement en fonction du regard collectif.

Le paradoxe festif contemporain

Ce qui rend Noël si épuisant, ce n’est pas l’excès. C’est la nécessité de le gérer symboliquement. Autrefois, la fête permettait une suspension claire des règles. Aujourd’hui, elle impose une négociation permanente avec elles. On mange, mais en sachant. On boit, mais en comptant. On savoure, mais en anticipant déjà la correction future.

Ainsi naît un paradoxe typiquement contemporain : l’abondance culpabilisante. La table est pleine, mais l’esprit ne l’est jamais complètement. Chaque plaisir est doublé de son commentaire intérieur, chaque bouchée accompagnée d’un arrière-goût moral.

SYNTHÈSE

Ce que Noël révèle, malgré tout

Noël n’a pas inventé cette culpabilité alimentaire ; il la révèle. Il agit comme un révélateur chimique des tensions modernes entre plaisir et contrôle, corps et norme, liberté individuelle et injonctions collectives. Ce n’est pas la dinde qui pose problème, ni le vin, ni même la bûche. C’est l’impossibilité croissante d’accepter l’excès comme un moment légitime, circonscrit, sans dette morale.

Peut-être que le véritable luxe, aujourd’hui, serait de manger sans commentaire. De boire sans justification. De célébrer sans promettre réparation. Non par inconscience, mais par fidélité à l’esprit même de la fête : celui d’un excès rare, assumé, et justement parce qu’il est rare, profondément humain.

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), 2015-2025

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À paraître le 15 janvier 2026

Cet essai n’est ni un pamphlet ni un manuel de décodage miracle. C’est une analyse pour tous qui propose de comprendre comment fonctionnent les grands régimes discursifs contemporains — écologistes, politiques, technoscientifiques, économiques, moraux, santé, etc. — et ce qu’ils font à notre manière de voir, de croire et de juger.

Sans dénoncer, sans moraliser, et avec une distance parfois légèrement ironique, ce petit traité de survie en temps de catastrophe invite à lire les discours avant de s’y soumettre, à reconnaître leurs formes avant d’adhérer à leurs conclusions, et à cultiver une lucidité praticable dans un monde qui parle beaucoup, très fort, et rarement à voix basse.

Un livre pour celles et ceux qui ne cherchent pas la vérité absolue, mais qui aimeraient, au minimum, ne pas confondre assurance discursive et réalité.

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