LA PROGRESSION GÉOMÉTRIQUE DE L’IA

Dans la spirale exponentielle du tout-à-la-tech

« En premier lieu : une découverte technique a des répercussions et entraîne des progrès dans plusieurs branches de la technique et non pas dans une seule ; en second lieu : les techniques se combinent entre elles, et plus il y a de données techniques à combiner, plus il y a de combinaisons possibles. Presque sans volonté délibérée, par la simple combinaison des données nouvelles, il y a des découvertes incessantes dans tous les domaines et, bien plus, des champs entiers, jusqu’alors inconnus, souvent s’ouvrent à la technique parce que plusieurs courants se rencontrent[1]. »

Jacque Ellul considère donc que le progrès technique tend à s’effectuer selon une progression géométrique, c’est-à-dire, avec la survenue de l’intelligence artificielle, une progression exponentielle. Il faut donc se rendre à une autre évidence : personne ne sait en quoi consistera la prochaine innovation technologique, même si nous savons qu’elle hérite des propriétés des technologies précédentes (phénomène d’auto-accroissement). Si on émet le postulat que toute technologie n’est pas parfaite, que toute technologie est susceptible de dérailler ou de poser problème, et tant qu’on ne sait pas, à l’usage, ce qui peut poser problème avec telle ou telle technologie, aucune technologie ne sera développée et déployée pour corriger le problème. Ce n’est donc du moment où le défaut sera révélé que la technologie en question obligera au développement d’une autre technologie pour pallier le problème identifié.

L’avenir sera technologique, parce qu’on vous l’a promis. Un avenir radieux, bien sûr. Une marche inexorable vers le progrès, où l’intelligence artificielle résoudra tout, des crises économiques aux affres existentielles, en passant par le climat et la démocratie. Mais derrière les promesses léchées et les slogans lénifiants, que nous vend réellement le discours technologique ? Une vision du futur, ou un programme pré-écrit, verrouillé, où l’innovation ne se discute pas, elle s’accepte.

Autrement dit, une technologie, en se développant, pose tout d’abord des problèmes technologiques, qui, par conséquent, ne peuvent être résolus que par la technologie. Ce phénomène « appelle un nouveau progrès et ce nouveau progrès va en même temps accroître les inconvénients et les problèmes techniques, puis exiger d’autres progrès encore[2]. » Et c’est bien ce dans quoi nous sommes collectivement engagés avec l’intelligence artificielle : étant donné que ceux-là mêmes qui conçoivent des réseaux neuronaux artificiels capables d’apprendre par eux-mêmes ne sont pas tout à fait en mesure de comprendre ce qui se passe exactement lorsque les algorithmes en question traitent l’information, c’est un développement sans fin de progrès qui s’annonce déjà.

À cet égard, et concernant cette progression géométrique du développement technologique, il est souvent dit que l’obsolescence des produits technologiques est déjà programmée à l’avance. Si on regarde le problème par ce bout de la lorgnette, il est certain que les entreprises semblent comploter pour rendre le plus rapidement possible leurs technologies obsolètes. Cependant, si on envisage autrement le problème, il faut bien se rendre compte que c’est la nécessité technique de la production de technologies qui s’impose, car « on produit ce que la technique peut produire, tout ce qu’elle peut produire, et c’est cela que le consommateur reçoit. Croire que le producteur est encore maître, c’est se livrer à une dangereuse illusion[3]. » Cette proposition semble être un non-sens, car il est généralement admis que les entreprises privées ne sont motivées que par le seul profit.

Certes, il y a de cela, mais ce « cela » est aussi conditionné par la technologie, par son désir d’auto-accroissement, par cette volonté autonome qui conditionne la technologie à développer toujours plus de technologies à partir des technologies existantes, soit parce qu’elles ne sont jamais assez performantes, soit parce qu’elles ont des problèmes et que ces problèmes doivent être corrigés par d’autres moyens technologiques, soit parce qu’elles s’effacent et se fondent dans l’environnement. Et comme les technologies cherchent constamment l’efficacité en toutes choses, il est tout à fait logique et impératif que soient développées des technologies toujours plus efficaces en toutes choses. La technologie « est toujours semblable à elle-même et n’est semblable à rien d’autre. Quel que soit le domaine où elle s’applique, fût-ce l’homme ou Dieu, elle est la technique et ne subit pas de modifications dans sa démarche qui est elle-même son être et son essence[4]. »

En ce sens, et pour pasticher Jean-Paul Sartre, l’intelligence artificielle est « l’horizon indépassable de notre temps », et le but ultime de l’intelligence artificielle est bien d’en arriver à concevoir des machines qui seront capables d’une réflexion abstraite de haut niveau par elles-mêmes, tout comme en sont capables les êtres humains. En fait, « il n’y a rien, ni dans la nature ni dans la vie sociale ou humaine qui puisse lui être comparée[5] » ; l’intelligence artificielle trace elle-même ses limites et modèle son image.

© Pierre Fraser (PhD), linguiste et sociologue / [2020-2025]


RÉFÉRENCES

[1] Ellul, J. (1977). Le Système technicien. Paris: Calmann-Lévy. p. 84.

[2] Idem. p. 85.

[3] Idem., p. 86.

[4] Idem., p .87.

[5] Idem.