LE CORPS, UN VASTE CHANTIER DE TRANSFORMATIONS

Le corps : du destin au design

Deux idées structurantes à propos du corps traversent les XXe et XXIe siècles. Premièrement, la notion voulant que la nature constitue une limite absolue est sur son déclin, car le corps, conçu comme un projet, ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Retravailler le corps et le refaçonner n’est plus simplement une question de savoir s’il est possible ou non de le faire, mais bien une question identitaire et de choix personnel. Deuxièmement, si le corps est à ce point le porteur d’une identité sociale, si le corps est à ce point une plateforme sur laquelle s’érige la personnalité, il s’ensuit forcément que le moindre dérèglement potentiel doit être traqué et mis hors d’état de nuire le plus tôt possible. De là, le corps est aussi devenu un vecteur de menaces et d’incertitudes : il vaut donc mieux prévenir que guérir. Conséquemment, c’est aussi un horizon de la peur de plus en en plus rapproché qu’offre le corps, la peur de la maladie et de la défaillance, la peur de ne plus être ce corps qui permet la sculpture de soi.

Au début des années 1970, les féministes lancent un cri de ralliement : « Notre corps nous appartient ! ». « C’est d’abord un cri qui est venu, et le corps avec ce cri : le corps si durement brimé par la société des années 1960, si violemment refoulé […][1] ». C’est le droit des femmes à disposer de leur corps, de s’en prendre aux discours médicaux concernant leur ventre, leur utérus, leurs seins et leurs accouchements. La révolte pour la conquête du corps est lancée. D’un corps sur lequel la femme n’avait aucune prise, d’un corps donné comme tel une fois pour toutes, le corps est devenu un projet, une affaire directement liée à la volonté de la femme.

Porteur de significations sociales, vitrine des transformations culturelles et scientifiques, le corps humain est aujourd’hui au carrefour de forces qui le façonnent, le transcendent, et parfois l’asservissent. À travers un parcours fascinant, Pierre Fraser nous entraîne dans une exploration audacieuse du corps, depuis les idéaux classiques de proportions parfaites jusqu’aux promesses vertigineuses du transhumanisme.

Comme l’a bien souligné le sociologue britannique Anthony Giddens, « nous sommes devenus responsables du design de nos propres corps[2]. » Le corps n’est plus conçu comme une essence, et le corps vieillissant, mis de côté au profit du corps renouvelé, est particulièrement éclairant à cet égard. L’ordre naturel des choses veut que le corps vieillisse, que les chairs s’affaissent, que les réflexes perdent de leur acuité, que la peau flétrisse, que la mobilité se réduise. Il s’agirait là d’une condition imposée par la nature et fort peu enviable pour les gens qui tiennent à être performants, beaux et en santé.

La logique, qui s’impose dès lors à celui ou celle qui refuse ce qu’impose la nature, est de redonner sa pleine et entière fonctionnalité aux parties du corps qui ont perdu en partie leur capacité à exercer leur fonction de séduction. Les yeux, le cou, la chevelure, les mains, les seins, les fesses, les hanches, les jambes forment ainsi un tout cohérent dont le but, dans notre société moderne, est de séduire. Séduire n’est plus seulement un moyen, mais une fin. Chaque partie du corps passée sous le bistouri du chirurgien est le gage d’une séduction retrouvée. La fonctionnalité du corps est à tous les niveaux de la société. Elle est même à inscrire dans la chair. Ce n’est pas à une simple restructuration du corps à laquelle les corps sont confrontés par chirurgie plastique interposée, mais à une reconfiguration systématique du moi qui se perçoit avant tout comme un corps.

Conséquemment, le corps est devenu un cumul de fragments de fonctionnalités retrouvées pour séduire. Ne plus se cacher, ne plus avoir honte de son corps, afficher les attributs de la jeunesse, voilà la formule en filigrane derrière toutes les publicités et tous les articles des magazines. Et la personne qui refaçonne certaines parties de son corps accomplirait ainsi le travail attendu pour sa reconnaissance en société.

Les frontières entre culture et nature ce sont en quelque sorte évaporé avec le XXe siècle, alors que le corps devient de plus en plus flexible. Dans une société orientée vers la performance, « la flexibilité est désirable, tant pour la personnalité, que le corps, que l’entreprise ou l’organisation[3]. » Le corps est devenu flexible, un accessoire, « une chose à sculpter, à transformer, à styliser[4]. » De fait biologique donné, « le corps est devenu un projet[5] » et une performance[6].

La culture occidentale contemporaine est marquée par une quête de la corporéité fondée sur l’idée que l’extérieur et l’intérieur du corps se prêtent à une reconstruction et une réincorporation : « Le corps est de moins en moins un donné extrinsèque fonctionnant en dehors des systèmes référentiels de la modernité, et devient ce par quoi il se mobilise lui-même[7]. » Ces affirmations et ces prises de position, par rapport au corps suggèrent que l’idée d’un corps fixe et inflexible versus un corps flexible et performant, ont des ancrages empiriques et des points de référence dans la culture populaire et les nouvelles technologies qui mesurent, visualisent et traitent le corps renforcent cette idée.

La notion voulant que la nature constitue une limite absolue est sur son déclin. Le corps, conçu comme un projet, ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Retravailler le corps et le refaçonner n’est plus simplement une question de savoir s’il est possible ou non de le faire, mais bien une question identitaire et de choix personnel. Refaçonner le corps par l’entremise de diètes, d’activités physiques et de chirurgie esthétique est peut-être non seulement le témoignage éloquent d’une démarche d’esthétisation du corps au jour le jour[8][9], mais peut-être aussi une démarche narcissique propre à la culture contemporaine[10] — faut-il ici préciser que le narcissisme est une notion souvent évoquée et convoquée pour parler des comportements de l’individu de cette seconde décennie du XXIe siècle, d’où ma réticence à utiliser celle-ci.

Au cours des années 1970 et 1980, la montée de la remise en forme, du workout, du culturisme, du jogging, de l’activité physique en général, des activités de plein air et des régimes a lancé une nouvelle dynamique qui a trouvé son accomplissement et sa finalité dans le corps et surtout dans le quotidien du corps. C’est un appel à maintenir le corps dans une condition optimale constante. C’est aussi un appel au corps vertueux. Le consommateur a désormais la possibilité, dans son combat contre un corps qui cherche constamment à s’affaisser, de puiser dans une vaste gamme de produits et de services. Ce sont des livres par centaines, des magazines, des vidéos et des sites Internet spécialisés, qui proposent différentes méthodes pour perdre du poids. Ce sont aussi les entraîneurs privés, les tapis roulants, les vélos stationnaires, les aliments ajoutés de nutraceutiques, d’antioxydants, d’Omega-3, de resveratrol et de polyphénols ou réduits en gras, en sel et en sucre, jusqu’aux réclames de l’industrie des cosmétiques et des conglomérats pharmaceutiques, tout devient possible. Pour ceux qui en ont les moyens financiers, la chirurgie esthétique permet d’atténuer les signes du vieillissement, d’éliminer ou de corriger certains traits physiques indésirables[11] et même de faire du corps un genre de canevas artistique[12].

Dans une société saturée de promesses nutritionnelles, où chaque bouchée semble devoir justifier son existence par des vertus supposées, Pierre Fraser démonte avec une ironie salutaire les grands récits de la « saine alimentation ». Antioxydants miraculeux, superaliments héroïques, aliments « sans ceci » et « enrichis de cela », vins désalcoolisés et fauxmages bien pensants : l’assiette contemporaine est devenue un théâtre, une mise en scène savamment orchestrée où les discours scientifiques se muent en certitudes médiatiques, et où le plaisir de manger se dilue dans une avalanche de données et d’injonctions contradictoires.

La sexualité n’est plus seulement un déterminisme, mais une question de choix. Aujourd’hui, « la sexualité n’est qu’un type de mode de vie parmi bien d’autres[13]. » Dans la foulée de la reconnaissance de certains comportements sexuels auparavant relégués au rayon des perversions, le discours même de la perversion s’est en partie effondré[14]. Avec les avancées scientifiques, techniques et technologiques en matière de fécondation, la conception est devenue un processus autonome détaché de l’acte de copulation[15] : la conception, tout comme le reste du corps, est devenue flexible et plastique. La prolifération de tous ces projets sexuels identitaires inscrits dans une époque à l’aune d’une sexualité plastique, qui mettent en jeu de nouvelles façons d’habiter le corps et d’exprimer la sexualité, suggèrent que le genre n’est plus enchâssé dans des fondations biologiques fixes et déterminées.

Ce sont désormais l’ensemble des frontières qui sont assaillies de toutes parts. Le corps est devenu un vaste chantier, le chantier de tous les possibles, le chantier de l’identité, le chantier de l’ultime identification à soi. Le corps est devenu une destination.

© Pierre Fraser (PhD), linguiste et sociologue / [2018-2025]


RÉFÉRENCES

[1] Fouque, A. (1990), Femmes en mouvements : hier, aujourd’hui, demain, « Le débat », n° 59, mars-avril, p. 126.

[2] Giddens, A. (1991), Modernity and Self Identity : Self and Society in the Late Modern Age, Cambridge : Polity Press.

[3] Martin, E. (1994), Flexible Bodies, Boston : Beacon Press, p. xvii.

[4] Featherstone, M. (1991), « The body in consumer culture », The Body : Social Process and Cultural Theory, London : Sage.

[5] Giddens, A. (1991), op. cit.

[6] Goffman, E. (1971), The Presentation of Self in Everyday Life, Harmondsworth : Penguin.

[7] Giddens, A. (1991), op. cit., p .7-8.

[8] Featherstone, M., Hepworth, M. (1991), « The mask of ageing and the postmodern life course », The Body : Social Process and Cultural Theory, London : Sage.

[9] Welsch, W. (1996), « Aestheticization processes : Phenomena, distinctions, prospects », Theory, Culture and Society, vol. 13, n° 1, p. 1-24.

[10] Lasch, C. (1980), The Culture of Narcissism, New York : Abacus.

[11] Davis, K. (1995), Enforcing Normalcy : Disability, Deafness and the Body, New York : Verso.

[12] Davis, K. (1997), The Disability Study Readers, London : Routledge.

[13] Giddens, A. (1992), The Tranformation of Intimacy : Love, Sexuality and Eroticism in Modern Societies, Cambridge : Polity Press, p. 179.

[14] Idem.

[15] Idem., p. 27.