LA VÉRITABLE PUISSANCE DE L’IA ET DES TECHNOLOGIES
Du moment où l’intelligence artificielle s’implante dans un quelconque logiciel, dans une quelconque application ou dans un quelconque objet d’utilisation courante, elle s’efface en quelque sorte et laisse penser que le logiciel, l’application ou l’objet n’ont strictement rien d’intelligent. En fait, la véritable puissance des technologies n’apparaît pas lorsqu’elles se manifestent, mais lorsqu’elles cessent d’être remarquées.
De l’effacement technologique
Le phénomène d’effacement technologique désigne cette dynamique par laquelle une innovation, dès qu’elle s’intègre profondément dans les usages, cesse d’être perçue comme technologie. Par exemple, lorsque l’intelligence artificielle s’insère dans un logiciel, une application ou un objet du quotidien, elle se fait graduellement oublier : elle cesse d’être nommée, pensée, interrogée. En fait, les technologies, une fois stabilisées, se retirent dans la transparence de l’arrière-plan[1], et l’utilisateur ne voit plus qu’un outil fonctionnel, jamais l’intelligence qui l’anime.
L’intelligence artificielle n’est ainsi considérée comme « intelligence » que tant qu’elle fait ce que l’humain ne peut pas encore accomplir. Dès qu’elle reproduit les compétences humaines, elle cesse d’être remarquable, et c’est là un trait fondamental de l’évolution technique : une technologie « cesse d’être une invention au moment où elle devient une infrastructure »[2]. L’électricité, devenue invisible en se fondant dans les murs et les interrupteurs, en est un exemple paradigmatique : phénomène autrefois merveilleux, elle est aujourd’hui un acquis banal, imperceptible, presque naturel.
Cet effacement nourrit l’auto-accroissement technologique. Comme le théorise Jacques Ellul, chaque technologie crée les conditions d’apparition d’autres technologies, selon une logique autonome et cumulative[3]. Une technologie devenue ordinaire perd son pouvoir de fascination et doit être remplacée par une nouvelle promesse. Plus elle disparaît perceptivement, plus elle exige d’être renouvelée symboliquement, d’où l’inflation médiatique autour de l’intelligence artificielle : concept suffisamment flou pour être constamment réinjecté dans l’horizon des attentes, et suffisamment malléable pour absorber chaque nouveauté.
Partant de là, l’effacement ne concerne pas seulement l’usage : il touche aussi les relations de pouvoir qui structurent l’infrastructure technologique. Plus concrètement, lorsque les systèmes d’IA deviennent transparents, ils rendent invisibles les organisations, les choix politiques et les modèles économiques qui les sous-tendent, car comme le souligne Langdon Winner « les technologies sont porteuses de formes de pouvoir et d’ordre »[4]. Malgré tout, une technologie effacée masque aussi sa propre dimension politique : ce qui fonctionne « naturellement » semble ne plus devoir être discuté. En ce sens, l’effacement est donc aussi une forme de dépolitisation.
Lorsque l’IA devient ordinaire, elle devient aussi indispensable. Une fois inscrite dans les routines quotidiennes, elle structure nos comportements sans même être perçue. On peut faire un lien direct entre les « techniques du corps »[5] décrites par Marcel Mauss et l’intégration de l’IA dans nos routines quotidiennes : tout comme les gestes corporels appris deviennent invisibles mais structurants, l’IA, une fois banalisée, s’incorpore dans nos pratiques sans être perçue, orientant silencieusement nos actions, nos choix et nos manières d’être. Pour sa part, Shoshana Zuboff parle d’« automatisation des comportements » dans laquelle les outils numériques sculptent silencieusement les choix humains[6]. Une technologie effacée n’est jamais neutre : elle devient une condition de possibilité de l’action, un pilier invisible de l’existence pratique. Et c’est bel et bien à ce moment que la dépendance naît précisément au moment où la technologie disparaît de la conscience.
Si on part de l’idée que l’effacement technologique entretient une culture de la nouveauté comme obligation structurelle, il faut alors supposer que cette tension peut être considérée comme un processus d’individuation technique où chaque invention rend nécessaire une autre invention[7]. Dans cette dynamique, l’intelligence artificielle fonctionne comme un mythe contemporain : dès qu’une forme d’IA devient banale, elle cesse d’être « de l’IA » et doit être remplacée par une version plus spectaculaire. La nouveauté n’est plus un événement, mais une norme culturelle.
L’effacement technologique n’est donc pas un simple phénomène perceptif : il constitue un principe fondamental de l’évolution technique. Il invisibilise les infrastructures, naturalise les usages, renforce les dépendances et alimente la dynamique d’auto-accroissement propre au système technicien. L’intelligence artificielle, par son ubiquité croissante, illustre parfaitement cette logique, car plus elle s’intègre, plus elle disparaît, et plus elle disparaît, plus elle exige d’être renouvelée. Comprendre le phénomène d’effacement, c’est comprendre que la véritable puissance des technologies n’apparaît pas lorsqu’elles se manifestent, mais lorsqu’elles cessent d’être remarquées.
© Pierre Fraser (PhD), linguiste et sociologue / [2020-2025]
Balado tiré de cet article
RÉFÉRENCES
[1] Ihde, D. (1990). Technology and the Lifeworld: From Garden to Earth. Bloomington: Indiana University Press.
[2] Arthur, W. B. (2009). The Nature of Technology: What It Is and How It Evolves. New York: Free Press.
[3] Ellul, J. (1977). Le système technicien. Paris: Calmann-Lévy.
[4] Winner, L. (1977). Autonomous Technology: Technics-out-of-Control as a Theme in Political Thought. Cambridge, MA: MIT Press.
[5] Mauss. M. (1934). Les techniques du corps. In Journal de Psychologie, XXXII, n° 3-4, 15 mars – 15 avril 1936. Communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934.
[6] Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism. New York: PublicAffairs.
[7] Simondon, G. (1958). Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier.

